« J’ai rencontré Joël à travers ses dessins, à La librairie « La Musardine », il y a 4 ans, peut être un peu moins, sans doute un peu plus. Je l’ai cherché longtemps en fait à travers les dessins des autres, autour d’une idée d’un trait qui m’évoque l’obscénité que les femmes portent en elles, la chair, cette épaisseur granuleuse, l’odeur de la fourrure. Je désirais un trait qui ne se laisse pas saisir dans l’instant, qui résiste à l’interprétation. C’est par ses dessins de chevaux, ces strates superposées qui dévoilent à l’œil qui insiste des scènes érotiques que je l’ai d’abord rencontré. `
La tension est au cœur de son travail : tension des croupes, des sexes dressés qui affleurent derrière, des corps qui échappent à la norme pornographique en s’interpénétrant souvent avec ceux des chevaux. L’interpénétration donc. Un mot quasi chirurgical. Un emboîtement…Depuis toute petite, je porte en moi des questionnements sur l’identité sexuelle, ou le genre dirons nous. Je n’ai pas résolu ce « par delà mère et femme » auxquelles mes visions m’invitent. J’ai juste appris que le verbe est un corps : « dire c’est faire », comme le rappelait John Austin. Et dessiner c’est incarner ce que le mot peine à exprimer.
L’insurrection c’est d’abord la lutte que chacun d’entre nous porte en soi, lutte pour se définir soi même, tentative vaine d’inventer sa vie. Lutte aussi pour à un niveau intime faire exister et faire se rencontrer des désirs qui ne mentent pas et échappent aux cadres pré définis. Depuis mon adolescence, je ne me sens ni homme ni femme. Non seulement je ne me reconnais pas dans les rôles de genre assignés mais mes désirs me portent vers des individus que je n’aborde pas d’emblée au travers de leur identité sexuelle. Mon désir est d’abord désir de l’autre dans sa totalité, fantasme d’un être androgyne, être total qui réunit les opposés en son sein.
Pour l’insurrection Joël et moi avons travaillé sur l’idée d’un dessin qui serait direct, réaliste, débarrassé précisément des strates que Joël aime à démultiplier, chambre secrète de ses fantasmes. Ici il n’est pas question de se cacher mais d’affirmer l’objet de la révolution, le corps comme terrain d’expérimentations, de jeux, de multiplicité, et donc d’ambiguïté.
La réalité du genre est toujours « troublée » disait Judith Butler. J’ai prêté mon corps à son regard, nous avons voulu qu’éclate un être dans lequel se reconnaîtront j’espère d’autres femmes ou pourquoi pas d’autres hommes. Un corps « animus » sculptural, à la fois conquérant, puissant, libre d’assouvir ses pulsions comme il l’entend, au delà du masculin et du féminin. Ici le phallus n’est pas qu’attribut du plaisir et puissance de pénétrer, il est symbole de la désorientation sexuelle.
L’insurrection c’est aussi le rapport de force qui se joue entre l’artiste et la muse: « comment réinventer ce rapport? » Comment décloisonner les rôles? Dans cette tension entre nous, s’emparer d’un sexe d’homme c’est aussi confisquer celui de l’artiste ou détourner son désir, entrisme intime en quelque sorte. Et si finalement on abrogeait le désir de pénétrer pour atteindre cette égalité tant convoitée? »
– Séverine Enjolras, « De la révolte en soi » pour Nuit Blanche, 2014
















